Weber - Les sectes protestantes et l'esprit du capitalisme.rtf

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LES SECTES PROTESTANTES

              Max Weber, Les sectes protestantes et l’esprit du capitalisme (1906)              34

 

 

 

 

 

 

Max WEBER

 

 

(1906)

 

 

 

 

 

 

Les sectes protestantes

et l’esprit du

CAPITALISME

 

 

 

 

 

 

 

 

Un document produit en version numérique par Jean-Marie Tremblay,

professeur de sociologie

Courriel: jmt_sociologue@videotron.ca

Site web: http://pages.infinit.net/sociojmt

 

Dans le cadre de la collection: "Les classiques des sciences sociales"

Site web: http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html

 

Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque

Paul-Émile-Boulet de l'Université du Québec à Chicoutimi

Site web: http://bibliotheque.uqac.uquebec.ca/index.htm

 

 

 


 

 

Réédition, amplement augmentée, d'un article publié dans la Frankfurter Zeitung, numéro de Pâques 1906, puis, sous une forme élargie, dans la Christliche Welt, 1906, pp. 558 sqq., 577 sqq., sous le titre Kirchen und Sekten.

 


 

[207] Les États-Unis connaissent depuis longtemps le principe de la séparation de l'Église et de l'État. Séparation si rigoureuse qu'il n'existe même pas de statistique officielle des diverses confessions : interroger les citoyens sur leurs croyances serait, de la part de l'État, tenu pour contraire à la loi. Nous ne discuterons pas de l'importance pratique de ce principe pour les relations entre les communautés religieuses et l'État [1]. Intéressons-nous plutôt au fait qu'aux États-Unis, il y a vingt-cinq ans à peine, le nombre de personnes « sans confession » était estimé à 6 % seulement [de la population], cela bien que l'État ignorât absolument les religions, et qu'il s'abstînt, au contraire de ce qui se passait à l'époque un peu partout en Europe, d'accorder toutes sortes de primes extrêmement efficaces à certaines Églises privilégiées, et en dépit aussi d'une énorme immigration [2].

 

[208] En outre, aux États-Unis, le fait d'appartenir à une communauté religieuse comporte des charges financières incomparablement plus lourdes qu'en quelque partie que ce soit de l'Allemagne, pour les pauvres surtout. A preuve les budgets familiaux qui ont été publiés. Entre autres cas, j'ai personnellement connu, dans une ville des bords du lac Érié, une paroisse presque entièrement composée de bûcherons immigrés d'Allemagne dont la contribution annuelle aux besoins de l'Église s'élevait à près de go dollars, le gain moyen étant de 1 000 dollars. Chacun sait qu'en Allemagne des exigences financières infiniment moins grandes auraient eu pour conséquence, un exode massif des fidèles hors de l'Église. Cela mis à part, un voyageur qui aurait visité les États-Unis il y a quinze ou -vingt ans, avant que ne commence la récente européanisation du pays, n'aurait pas manque de constater la vigueur du sentiment d'appartenance religieuse [Kirchlichkeit] qui prédominait dans les contrées non encore submergées par le flot des immigrants [3]. Les vieux de voyage récits de voyage en témoignent : comparé à ce-lui des dernières décennies, ce sentiment était beau­coup plus profond jadis, et il était incontesté. Nous ne nous occuperons ici que d'un seul aspect de cette situation.

 

Il y a une génération à peine, lorsque les hommes d'affaires venaient s'établir dans le pays et cherchaient à nouer de nouvelles relations sociales, ils devaient s'attendre à la question - « To what church do you belong? » Interrogation discrète, due en apparence a l'occasion, mais qui, manifestement, n'était pas l'effet du hasard. Cette vieille tradition s'était maintenue avec une certaine force même à Brooklyn, la cité-soeur de New York; cependant elle était surtout observée dans les régions les moins exposées à l'influence de l'immigration. Ce qui n'est pas sans rappeler l'une de ces tables d'hôtes typiquement écossaises où, il y a un quart de siècle, le voyageur venu du continent avait presque toujours à répondre, le dimanche, à cette question d'une dame : «What service did you attend to-day? » [4].

 

 

En examinant les choses de plus près, il était [209] facile de se convaincre que, tandis que les autorités américaines, comme nous l'avons dit, ne posaient jamais la question de l'appartenance confessionnelle, celle-ci était presque toujours en cause dans la vie sociale ou professionnelle, lesquelles dépendent de relations durables et de la bonne réputation. Pourquoi ?

 

Tout d'abord, quelques observations personnelles (1904), pour tenter de rendre ce fait sensible. Au cours d'un long voyage par chemin de fer à travers ce qui était alors territoire indien, l'auteur de ces lignes, se trouvant dans le même compartiment qu'un représentant en undertakers hardware (inscriptions en métal pour pierres tombales), fit incidemment état du sentiment religieux dont la force demeurait encore impressionnante. A quoi le voyageur de commerce répliqua : « Monsieur, je pense que chacun peut croire ou ne pas croire ce qu'il lui plaît. Pourtant, si je rencontre un fermier ou un commerçant qui n'appartient à aucune Église, je ne lui fais pas crédit de 50 cents. Qu'est-ce qui  pourrait l'inciter à me payer s'il ne croit absolument à rien? (Why pay me, if lie doesn't believe in anything?) » Il ne s'agissait encore que d'une motivation passablement vague.

 

Les choses deviennent un peu plus nettes avec le récit qu'un médecin, Allemand de nais­sance, installé dans une grande ville des bords de l'Ohio, me fit de la visite de son premier client. Le patient s'était allongé sur le divan, à la demande du médecin, et celui-ci s'apprêtait à l'examiner à l'aide d'un réflecteur nasal, lorsque le malade se redressa pour dire avec force et dignité : « Monsieur, je suis membre de l'Église baptiste de la rue... » Surprise du médecin : quelle importance cela pouvait-il avoir pour une affection nasale et son traite­ment ? Le spécialiste se renseigna discrètement auprès d'un confrère américain qui lui expliqua en souriant : « Cela veut-dire tout simplement : soyez sans inquiétude au sujet des honoraires. » Mais pourquoi cette phrase avait-elle précisément ce sens ? Un troisième fait nous éclairera peut-être.

 

Par un clair et bel après-midi du début d'octobre, j'assistais à une cérémonie de baptême dans une communauté baptiste. je me trouvais en compagnie de quelques parents - fermiers dans le bocage, à peu de distance de M... (chef-lieu de comté), dans la Caroline du Nord - auprès d'un étang alimenté par une rivière descendant [210] des Blue Ridge Mountains que l'on apercevait dans le lointain. Il avait gelé durant la nuit et le temps restait froid. Alentour, sur les pentes de la colline, une foule de fermiers du voisinage venus avec leurs familles, dans leurs légères voitures à deux roues - certains d'entre eux cependant arrivant de plus loin. Vêtu de noir, le prédicateur se tenait dans l'étang, de l'eau jusqu'à la ceinture. Après divers préparatifs, une dizaine d'hommes et de femmes endimanchés pénétrèrent l'un derrière l'autre dans l'étang. Ils confessaient leur foi, puis étaient entièrement immergés - les femmes dans les bras du prédicateur. Ils réapparaissaient et sortaient de l'eau en s'ébrouant, grelottant dans leurs vêtements trempés. Chacun les « félicitait », puis ils étaient vivement enveloppés dans d'épaisses couvertures et reconduits chez eux en voiture [5]. Près de moi, un parent, peu clérical selon la tradition allemande, regardait en crachant avec mépris par-dessus son épaule [6]. Il observait avec attention l'immersion d'un des jeunes hommes. « Look at him..., I told you so! » La cérémonie terminée, comme je lui demandais : « Pourquoi avais-tu supposé que celui-là se ferait baptiser? », il me répondit : « C'est qu'il veut ouvrir une banque à M... - Y a-t-il donc tant de baptistes dans la région, pour qu'il puisse en vivre ? - Certes non, mais maintenant qu'il est baptisé il aura la clientèle de tous les environs et il surclassera tous ses concurrents. » Ma question subséquente : Pourquoi? Par quels moyens? aboutit à la mise au point suivante : l'admission dans la communauté baptiste locale, qui adhérait encore stricte­ment aux traditions religieuses, n'intervenait qu'après une mise à l'épreuve minutieuse et des recherches méticuleuses sur la conduite remontant jusqu'à la plus tendre enfance (disorderly conduct, fréquentation des cabarets? danse? théâtre? jeux de hasard? manque de ponctualité dans les paiements? libertinage ?).

 

De la sorte, l'admission dans la communauté équivaut à la garantie absolue des qualités éthiques d'un gentleman, et surtout de celles exigées dans les affaires, si bien que ledit gentleman peut être assuré des dépôts de toute la région et d'un crédit illimité sans concurrence possible. C'est désormais un « homme fait ».

 

Des observations ultérieures ont permis de constater que les [211] mêmes phénomènes, ou du moins des phénomènes analogues, se produisaient dans les régions les plus diverses. Avaient du succès dans les affaires en général ceux-là seuls qui appartenaient aux sectes baptistes ou méthodistes, ou à d'autres sectes (ou conventicules à forme sectaire). L'un des membres de la secte changerait-il de résidence, était-il voyageur de commerce, il emportait avec lui un certificat délivré par sa communauté locale et, par ce moyen, non seulement il entrait en relation avec les membres de sa secte, mais surtout il trouvait du crédit. Tombait-il, sans qu'il y fût de sa faute, dans des difficultés économiques, la secte prenait ses affaires en main, donnait des garanties aux créanciers, lui venait en aide de toutes manières, souvent même selon le principe biblique « mutuum date nihil inde sperantes » [Luc VI, 351. Mais ce qui, finalement, faisait pencher la balance en sa faveur, ce n'était point que les créanciers escomptassent que, pour son prestige, la secte ne leur laisserait subir nul dommage. Le point décisif était qu'une secte tant soit peu réputée n'admettait personne en son sein dont la « conduite» ne fût, de façon indiscutable, moralement qualifiée.

 

[En somme,] appartenir à une secte était, pour l'individu, l'équivalent d'un certificat de qualification éthique; en particulier cela témoignait de sa moralité en affaires, à la différence de l'appartenance à une « Église » dans laquelle on est « né » et qui fait resplendir sa grâce sur le juste comme sur l'injuste. En effet, une « Église », corps constitué en vue de la grâce, administre les biens religieux du salut, telle une fondation de fidéicommis. L'appartenance à l'Église est, en principe, obligatoire, et ne saurait donc rien prouver en ce qui concerne les vertus de ses membres. Une « secte », en revanche, constitue en principe l'association volon­taire, exclusive, de ceux qui sont religieusement et moralement qualifiés pour y adhérer. C'est volontairement qu'on y entre, si toutefois l'on s'y trouve admis par la volonté de ses membres, en vertu d'une probation [Bewährung] religieuse [7]. L'exclusion de la secte pour infractions d'ordre éthique signifiait perte [212] du crédit en affaires et déclassement social.

 

Les mois suivants, de nombreuses observations vinrent me confirmer que cet esprit religieux, en tant que tel [8] encore fort vivace, dépérissait il est vrai assez rapidement, mais elles soulignèrent en même temps les traits particulièrement importants mentionnés ci-dessus. De nos jours, la nature de la confession [à laquelle on appartient] est assez indifférente [9]. Peu importe que l'on soit franc-maçon [10], christian scientist, adventiste, quaker, autre chose encore, pourvu que l'on ait été admis par ballot après un examen préalable et une probation éthique au sens de ces vertus que récompensait l'ascétisme séculier du protestan­tisme, donc l'ancienne tradition puritaine. On pouvait alors observer les mêmes effets.

 

Vus de plus près, les faits révélaient les progrès continuels de ce processus caractéristique de « sécularisation » auquel doivent leur disparition, dans les temps modernes, les phénomènes issus de conceptions religieuses. Ce n'étaient plus seulement des associations religieuses, donc des sectes, qui étalaient de tels effets. Bien mieux, celles-ci n'y prenaient plus qu'une part décroissante. [2131 Il y a quinze ans encore, en dehors des agglomérations les plus modernes et des centres d'immigration, un peu d'attention suffisait pour remarquer le nombre élevé de personnes appartenant à la moyenne bourgeoisie qui portaient à la boutonnière un petit insigne, de couleur variable, lequel n'était pas sans rappeler la rosette de la Légion d'honneur. Si vous demandiez ce que cela signifiait, la réponse était invariable : il s'agissait de l'insigne d'associations portant parfois un nom des plus bizarres. Associations qui, presque toujours, faisaient fonction de sociétés d'assurance mutuelle en cas de décès et qui offraient en outre divers avantages. Souvent aussi, en particulier dans les régions les moins touchées par la désintégration moderne, l'association accordait moralement à ses adhérents le droit au secours fraternel des membres aisés pour parer à des difficultés économiques dont ils ne pouvaient être tenus pour responsables. Dans plusieurs cas dont j'ai eu connaissance à l'époque, cela avait lieu selon le principe « mutuum date nihil sperantes », ou, à tout le moins, le taux d'intérêt était très bas. Apparemment, le secours était volontaire­ment accordé. En outre, et ceci est le point capital, l'admission dans cette association dépen­dait d'un scrutin, après enquête et détermination de la valeur morale confirmée [Bewährung] [du candidat]. La rosette à la boutonnière voulait donc dire : « je suis un gentleman breveté après enquête et probation [Bewährung], je suis dûment garanti en tant que membre [de l'association]. » Et cela signifiait de surcroît qu'on pouvait accorder crédit, au sens le plus strict du terme, [au porteur de l'insigne]. Ici encore, il était loisible de constater l'influence souvent décisive que pareille légitimation exerçait sur les chances économiques.

 

Tous ces phénomènes qui paraissaient subir une décadence assez rapide - du moins lorsqu'il s'agissait des organisations religieuses elles-mêmes - [11] étaient strictement limités à la moyenne bourgeoisie. En particulier, les associations en question constituaient le véhicule typique d'ascension sociale pour cette classe bourgeoise moyenne qu'était le monde délimité des entrepreneurs [214] (fermiers inclus). On sait que le nombre n'est pas Petit (dans les générations les plus vieilles ils représentent probablement la majorité) des promoters, capi­tai­nes d'industrie, multimillionnaires, magnats des trusts américains, qui appartenaient ostensiblement à des sectes, baptistes pour la plupart. Sans doute n'y adhéraient-ils souvent - tout comme chez nous - que pour des raisons de pure convention, ne visant ainsi qu'à leur légitimation personnelle et sociale, et non point en tant qu'hommes d'affaires. En effet, tout comme à l'époque des puritains, de tels « surhommes de l'économie » n'avaient nul besoin de pareille béquille, et leurs « sentiments religieux » étaient fréquemment d'une sincérité plus que douteuse. De même qu'aux XVIIe et XVIIIe siècles, cette classe moyenne - surtout les couches qui venaient d'y accéder ou celles qui étaient en train de s'élever plus haut - était le porte-parole d'une mentalité religieuse spécifique qu'il faut se garder de considérer comme un produit pur et simple de l'opportunisme [12]. Il ne faut cependant pas perdre de vue que, même en Amérique, sans la diffusion universelle des qualités et des principes de conduite méthodique observés par ces communautés, le capitalisme ne serait pas aujourd'hui ce qu'il est. Mises à part les périodes strictement féodales ou patrimoniales, il n'est aucun moment de l'histoire, en quelque aire économique que ce soit, où aient été absents des Pierpont Morgan, Rockefeller, Jay Gould, etc.; seuls ont changé (évidemment!) les moyens techniques dont ils se servaient pour acquérir [la richesse]. Ils se tenaient, ils se tiennent encore « au-delà du bien et du mal ». Mais aussi haut que l'on estime d'ailleurs leur influence dans la transfor­mation de l'économie, ils n'ont jamais joué de rôle décisif pour déterminer la mentalité économique dominant a une époque et dans une aire données. Surtout, ils n'ont été ni les artisans ni les hérauts de l' « esprit » bourgeois spécifiquement occidental.

 

Nous ne parlerons pas ici de l'importance politique et sociale des sectes religieuses, ni de celle de ces associations et clubs des plus fermés, fort nombreux aux États-Unis, dont le recrutement se fait par le moyen d'un vote. [215] Le Yankee typique de la génération qui a précédé la nôtre appartenait sa vie durant à toute une série de sociétés analogues, à commen­cer par le Boys' Club à l'école, en passant par l'Athletic Club ou la Greek Letter Society, ou encore quelque autre club d'étudiants dont l'objet importe peu, pour continuer par l'un des nombreux clubs de notables réservés aux hommes d'affaire et à la bourgeoisie, et finir [éventuellement] dans un de ces clubs de la ploutocratie des grandes villes. En obtenir l'accès équivalait à un ticket d'ascension [sociale] et attestait avant tout, devant le forum de la dignité personnelle, que l'on avait fait « ses preuves » [sich bewähren]. Au collège, un étudiant qui ne pouvait se faire admettre dans aucun club (ou dans une société du même genre) quelle qu'en fût la nature, devenait une sorte de paria (certains se sont suicidés, m'a-t-on dit, pour y avoir échoué). Pour un homme d'affaires, un commis, un technicien, un médecin, victime de la même fatalité, l'utilisation de ses talents était problématique. Aujour­d'hui, de nombreux clubs témoignent de cette tendance caractéristique du développe­ment de l'Amérique à former des groupes sociaux aristocratiques; à côté et - cela vaut la peine d'être noté - en partie en opposition avec la ploutocratie sans fards [13].

 

Dans le passé et jusque de nos jours, l'un des caractères spécifiques de la démocratie américaine fut, précisément, qu'elle n'était pas un informe tas de sable, [un agrégat] d'indi­vidus, mais qu'elle constituait un enchevêtrement d'associations rigoureusement exclusives, et volontaires. Il y a peu de temps encore, elle ne reconnaissait pas le prestige de la naissance et de [216] la fortune reçue en héritage, ni celui de la fonction et des diplômes, ou, du moins, dans une mesure si minime qu'elle était à peu près sans exemple ailleurs. Néanmoins, dans ces associations on était fort éloigné d'accueillir le premier venu, à bras ouverts, comme un égal. Sans doute, il y a une quinzaine d'années, un fermier américain n'aurait pas laissé passer son hôte à côté d'un laboureur (né en Amérique) au travail, sans leur faire échanger une poignée de main après une présentation en forme. Sans doute, jadis, dans un club typique­ment américain, personne ne se serait souvenu que deux des membres en train de disputer une partie de billard étaient respectivement patron et employé. Ici régnait l'égalité absolue des gentlemen [14]. Sans doute, la femme du syndicaliste, accompagnant son mari au lunch, se serait entièrement conformée, toilette et manières - en un peu plus simple et plus gauche - aux dehors d'une dame de la bourgeoisie.

 

Dans cette démocratie, quelle que fût sa position [sociale], celui qui voulait être pleine­ment reconnu devait, bien entendu, se conformer aux conventions de la société bourgeoise - y compris la plus stricte des modes masculines. Mais encore, c'était de règle, il devait pouvoir fournir la preuve qu'il avait réussi à se faire admettre par [voie de] scrutin dans l'un des clubs, sectes ou associations - peu importe sa nature -, tenu pour une légitimation suffisante de la qualité de gentleman éprouvé [Bewährung] [15]. Qui n'y parvenait pas n'était pas un gentleman. Qui en faisait fi - comme la plupart des Allemands [16] - avait un dur chemin à parcourir, surtout dans le monde des affaires.

 

[217] Toutefois, nous l'avons déjà dit, nous n'étudierons pas ici l'importance sociale de ces conditions, qui subissent actuellement une transformation profonde. Ce qui nous intéresse en premier lieu, c'est qu'aujourd'hui l'état d'esprit des clubs séculiers et groupements se recrutant par scrutin, est, dans une large mesure, le produit d'un processus de sécularisa­tion du prototype de ces associations volontaires, les sectes, dont le caractère était autrefois beaucoup plus exclusif encore. A vrai dire, ces clubs étaient issus des États du Nord-Est, cette patrie du « yankisme » authentique. Souvenons-nous d'abord que dans la démocratie américaine le suffrage universel, égal pour tous (pour les Blancs! car même de nos jours il n'existe pas de facto pour les Noirs ni les métis), ainsi que la « séparation de l'Église et de l'État », sont les conquêtes d'un passé très récent, qui commence, pour l'essentiel, avec le XIXe siècle. Souvenons-nous aussi que dans les régions du centre de la Nouvelle-Angleterre, le Massachusetts en particulier, durant la période coloniale l'intégralité des droits au sein de la communauté religieuse était la condition préalable (avant quelques autres) à la pleine citoyenneté dans l'État. C'est la communauté religieuse qui déterminait l'admission ou la non-admission à la pleine citoyenneté politique [17]. Elle en décidait selon que l'individu avait prouvé [Bewährung] ou non sa qualification religieuse par sa conduite, comme ce fut le cas parmi toutes les sectes puritaines au sens large du terme. [218] Jusqu'à la période qui précéda immédiatement la guerre d'Indépendance, les quakers n'étaient pas moins les maîtres de l'État de Pennsylvanie bien que, formellement, ils ne fussent pas les seuls citoyens jouissant des pleins droits civils (mais en vertu d'une certaine « géométrie » des circonscriptions). L'énorme importance sociale de l'admission à la pleine jouissance des droits dans les communautés sectaires, en particulier l'admission à la sainte cène, agissait dans le sens d'une discipline ascétique de la profession, adéquate au capitalisme moderne à son origine. On peut démontrer que partout, durant des siècles en Europe même, la piété des sectes ascétiques a exercé son action dans le sens illustré ci-dessus par nos expériences personnelles en Amérique.

 

Jetons un regard en arrière pour considérer les commencements religieux de ces sectes protestantes [18]. Dans leur littérature, surtout celle des baptistes et des quakers, à travers tout le XVIIe siècle, nous trouvons sans cesse de la jubilation à l'idée que les pécheurs « enfants de ce monde » se méfient les uns des autres dans les affaires, mais qu'en revanche ils ont confiance en la probité que la religion entretient chez les hommes pieux [19]. C'est pourquoi [219] ils n'accordent du crédit qu'à ces derniers, ne déposent leur argent qu'entre leurs mains et achètent dans leurs boutiques, car là, et seulement là, les prix sont honnêtes et fixes. On sait que les baptistes ont toujours revendiqué l'honneur d'avoir, les premiers, érigé cette attitude en principe [20]. Sans doute est-ce une croyance universelle que les dieux bénissent par la richesse celui qui a su leur plaire, que ce soit par le sacrifice ou par la façon dont il s'est comporté. Si les sectes protestantes n'ont pas été tout à fait les seules à relier consciemment cette idée au type de conduite religieuse qui convenait aux débuts du capitalisme : honesty is the best policy, elles sont néanmoins les seules à lui avoir donné et cette continuité et cette cohérence [21]. Mais ce n'est pas seulement l'éthique que nous avons exposée en détail dans l'étude précédente qui remonte aux origines des sectes ascétiques, C'est, également, et avant tout, le cas des avantages [Prämien] sociaux, des moyens de discipline et, en général, des fondements de l'organisation du « confessionnalisme » [Sektentum] protestant, avec tous les effets qu'il comporte. Dans l'Amérique actuelle, ce sont là survivances d'une réglementation religieuse de la vie qui eut, autrefois, une action des plus profondes. [220] Un bref regard d'ensemble nous éclairera sur la nature de ces sectes, les modalités de leur action et la direction de cette action.

 

A l'intérieur du protestantisme, c'est fort nettement qu'est apparu parmi les baptistes le principe de la Believers' Church, et tout d'abord à Zürich en 1523/24 [22]. En vertu de ce principe, seuls les « vrais » chrétiens étaient admis dans la communauté; celle-ci était donc une [association] volontaire, séparée du monde, d'individus réellement sanctifiés. Suivant en cela Thomas Münzer -qui avait rejeté le baptême des enfants, mais sans en avoir tiré l'ultime conséquence : le baptême réitéré des adultes (anabaptisme) - les baptistes de Zürich introdui­sirent, en 1525, le baptême des adultes (jusques et y compris leur rebaptême éventuel). Les principaux agents de diffusion du mouvement baptiste furent les artisans itinérants qui, à chaque répression, transplantaient la doctrine dans de nouvelles régions. Nous n'entrerons pas dans le détail des formes particulières que prit cet ascétisme volontaire dans le siècle, que ce soient celles qu'adoptèrent les vieux baptistes, les mennonites, les baptistes ou les quakers. Nous n'exposerons pas non plus de nouveau comment tous ces ascétismes, le calviniste [23] et le méthodiste compris, [221] furent constamment poussés vers l'une des deux issues suivantes : ou bien, dans l'Église, le conventicule des chrétiens exemplaires (piétisme), ou bien la con­gré­gation, qui règne sur l'Église, des citoyens de plein droit qui se sont euxmêmes légitimés comme religieusement parfaits; les autres fidèles, n'appartenant qu'à une classe passive, soumise à la discipline, étaient des chrétiens de peu d'importance (indépendantisme).

 

Entre ces deux principes structurels - l' « Église », conçue comme une organisation administrative en vue du salut, ou bien les « sectes », considérées en tant qu'associations de membres religieusement qualifiés - le conflit, externe et interne, s'est poursuivi dans le protestantisme à travers plusieurs siècles, de Zwingli à Kuyper et Stöcker. Nous considérons simplement ici les conséquences pratiques du principe volontariste [222], importantes par l'influence qu'elles ont exercée sur la conduite. Souvenons-nous que cette idée décisive de préserver la pureté de la communion, donc d'éliminer la participation des nonsanctifiés, conduisait à une certaine attitude envers la discipline de l'Église, même parmi ceux qui n'en avaient pas conclu à la nécessité de former des sectes. En particulier, chez les puritains prédestinatiens qui se rapprochaient en fait de la discipline des sectes [24].

 

 

 

On aperçoit ainsi l'extrême importance sociale de la communion pour les communautés chrétiennes. Mais dès l'origine, cette idée [273] de la pureté de la communion avait été décisive pour les sectes elles-mêmes [25]. Dans son Treatise of Reformation without tarying for anie (probablement en 1582), Browne, le premier volontariste conséquent, avait souligné comme un motif capital pour rejeter l'épiscopalisme et le presbytérianisme, la contrainte qui consiste à participer à la communion en compagnie de wicked men ...

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